Brisson du Témiscamingue

Des pionniers de St-Placide de Béarn aux bâtisseurs de Notre-Dame-du-Nord Par Ronald Brisson avec la collaboration d’Intelligence Artificielle (IA)

Dédicace

À ceux qui nous ont précédés, et à ceux qui continueront l’histoire.

À Joseph et Anna, qui ont bâti avec leurs mains et leur cœur.

À tous les Brisson qui ont fait du Témiscamingue leur patrie.

Préface

Chaque famille porte en elle une histoire, un héritage fait de courage, de travail, de joies et d’épreuves. La famille Brisson ne fait pas exception. Ce document est né du désir de préserver la mémoire de ceux qui ont bâti, de leurs mains et de leur volonté, une vie nouvelle au cœur du Témiscamingue.

En retraçant le parcours d’Arsène Brisson, d’Olivine Gaudet et de leurs descendants, nous rendons hommage à ces pionniers qui ont quitté St-Donat pour s’aventurer vers une terre encore sauvage, guidés par l’espoir d’un avenir meilleur. Ce récit est un pont entre les générations. Il permet aux plus jeunes de comprendre d’où ils viennent, et aux plus anciens de transmettre ce qu’ils ont reçu. Puissent ces pages rappeler que la force d’une famille réside dans la mémoire qu’elle choisit de préserver.

Chapitre 1 : Les racines à St-Donat

Arsène Brisson (1860-1924)

Né en 1860 à St-Donat, dans le comté de Joliette, Arsène Brisson grandit dans un Québec rural où le travail de la terre et de la forêt façonnait le quotidien. Fils de Damase Brisson et de Sophie Daigle, petit-fils de Charles Brisson, il appartenait à une lignée de travailleurs acharnés qui avaient fait leur vie dans les montagnes des Laurentides, près de Mont-Tremblant et Ste-Agathe-des-Monts.

Arsène apprit très jeune le métier de forgeron, un métier essentiel dans les communautés rurales de l’époque. Le forgeron était l’homme qu’on appelait pour ferrer les chevaux, réparer les outils, fabriquer les pièces de métal dont les cultivateurs et les bûcherons avaient besoin. C’était un métier qui demandait de la force, de l’habileté et de l’ingéniosité. Arsène excellait dans son art et, comme beaucoup de forgerons de son temps, il suivait les chantiers forestiers pour offrir ses services là où on en avait besoin.

Le 20 février 1882, à l’âge de 22 ans, Arsène épousa Olivine Gaudet, une jeune femme de 17 ans reconnue pour sa force tranquille et son dévouement. Olivine était née le 7 août 1865 et elle apportait à ce mariage une détermination qui allait devenir la pierre angulaire de leur famille.

Les premières années et la famille à St-Donat

Les années qui suivirent furent marquées par le travail constant et les naissances successives. Arsène et Olivine eurent quatre enfants à St-Donat :

     Rose-Anna (1883-1895) – La première-née, dont la mort tragique à l’âge de 12 ans marqua profondément la famille

     Joseph (14 février 1884-11 septembre 1959) – Le fils aîné, qui deviendrait l’un des piliers de la famille au Témiscamingue

     Amanda (1886-1944) – Une fille généreuse qui suivit ses parents dans l’aventure de la colonisation.

     Sara (1889-1957) – La benjamine avant le départ, reconnue pour son énergie et son sens de l’organisation.

La vie à St-Donat n’était pas facile. Les hivers étaient longs et rigoureux dans les montagnes, les terres difficiles à cultiver entre les roches et les pentes. Arsène devait souvent s’absenter pour suivre les chantiers forestiers, laissant Olivine seule avec les enfants pendant de longues périodes. Mais le couple tenait bon, animé par l’espoir d’un avenir meilleur.

La mort de Rose-Anna en 1895 fut un coup terrible. Perdre un enfant, surtout à l’aube de l’adolescence, laisse des cicatrices profondes. Cette épreuve, combinée aux difficultés économiques croissantes, poussa peut-être Arsène et Olivine à envisager un nouveau départ.

La décision qui changea tout

Au tournant du siècle, des nouvelles circulaient dans toutes les paroisses du Québec : le gouvernement ouvrait de nouvelles terres à la colonisation dans le Nord, dans une région appelée le Témiscamingue. On parlait de terres fertiles, de forêts abondantes, de possibilités infinies pour ceux qui avaient le courage de s’aventurer dans ces territoires encore sauvages.

Arsène avait entendu parler de ces opportunités par les hommes qu’il côtoyait dans les chantiers. Certains étaient déjà partis. D’autres hésitaient encore. Pour un homme dans la quarantaine, avec une famille à nourrir et peu de perspectives d’amélioration à St-Donat, l’appel du Nord devenait de plus en plus tentant.

En 1902, Arsène prit la décision qui allait changer le destin de ses descendants : partir vers le Témiscamingue. Il avait 42 ans, Olivine en avait 37. Avec eux partiraient Amanda, alors âgée de 16 ans, et Sara, qui en avait 13. Joseph, maintenant un jeune homme de 18 ans, décida de rester dans la région de St-Donat pour le moment. Il avait déjà commencé à travailler comme draveur et gagnait sa vie.

Chapitre 2 : Le grand départ de 1902

Le contexte de la colonisation du Témiscamingue

Au début du 20e siècle, le gouvernement du Québec encourageait activement la colonisation du Témiscamingue. Cette région, située dans le nord-ouest de la province, à la frontière de l’Ontario, était encore largement inhabitée par les colons européens. Les terres y étaient considérées comme fertiles, les forêts regorgeaient de bois précieux, et l’arrivée prochaine du chemin de fer promettait de faciliter le transport et le commerce.

Pour le gouvernement, c’était une façon de contrer l’exode des Canadiens français vers les États-Unis, où les manufactures de la Nouvelle-Angleterre attiraient des milliers de travailleurs chaque année. “Emparons-nous du sol!” clamaient les curés colonisateurs. La terre, disait-on, c’était l’avenir, c’était la liberté, c’était la survivance de la race canadienne-française.

Pour des familles comme les Brisson, c’était avant tout une question de survie économique et d’espoir. Les terres de St-Donat étaient rocailleuses et limitées. Au Témiscamingue, on promettait 100 acres de terre à défricher, une maison à bâtir, une vie à recommencer.

Le voyage vers l’inconnu

Le voyage de St-Donat à St-Placide de Béarn était une véritable expédition. Il fallait d’abord descendre vers le sud, rejoindre la ligne de chemin de fer, puis remonter vers le nord-ouest à travers des territoires de plus en plus sauvages. Les routes étaient rudimentaires, souvent à peine des sentiers élargis. Les ponts étaient rares et fragiles.

Arsène et Olivine emportaient tout ce qu’ils pouvaient : outils, vêtements, quelques meubles, provisions. Ils laissaient derrière eux des années de souvenirs, des êtres chers enterrés dans le cimetière paroissial, une vie entière construite dans les montagnes des Laurentides.

Le voyage se faisait par étapes, avec des arrêts chez des parents ou dans des auberges le long du chemin. Les distances semblaient interminables. Les filles, Amanda et Sara, découvraient un monde qu’elles n’avaient jamais vu. Elles quittaient tout ce qu’elles connaissaient pour suivre leurs parents vers un avenir incertain.

L’arrivée à St-Placide de Béarn

Lorsque la famille Brisson arriva enfin à St-Placide de Béarn en 1902, le spectacle qui s’offrit à eux était à la fois magnifique et intimidant. La région était encore largement couverte de forêts denses. Les épinettes, les sapins et les bouleaux s’étendaient à perte de vue. Les collines ondulaient doucement, entrecoupées de marécages et de petits lacs. Des rivières et des ruisseaux sillonnaient le territoire.

Quelques familles de pionniers s’étaient déjà établies. Les frères Bellehumeur avaient ouvert des chemins et défriché les premières parcelles. Une petite église se dressait au centre du village naissant. Mais tout restait à faire. Les maisons étaient rares et rudimentaires. Les champs cultivés ne représentaient que de minuscules clairières dans l’immensité forestière.

Arsène obtint son lot de terre : 100 acres à défricher. C’était une terre mêlée de sol fertile et de roches, située dans le rang 9, à la sortie du village. Il fallait tout construire : une maison, une grange, des clôtures. Il fallait abattre les arbres, arracher les souches, niveler le sol, semer les premières récoltes.

Les premiers mois furent épuisants. On vivait dans des conditions précaires, souvent dans une cabane de fortune en attendant de bâtir mieux. Olivine cuisinait sur un feu de camp ou un poêle rudimentaire. Les filles aidaient comme elles pouvaient, s’occupant du potager, des animaux, du lavage.

Arsène travaillait du lever au coucher du soleil. Il devait à la fois défricher, cultiver et continuer son métier de forgeron pour avoir un revenu. Dans une communauté de pionniers, un forgeron était indispensable et très sollicité.

A sa manière l’Oncle par alliance, Léon Gaudet collabore à l’établissement du village de Béarn, il donne une partie de sa terre pour la construction de la première école et une autre partie pour l’implantation d’une boutique de forge en 1902.

Le premier Brisson né au Témiscamingue

Le 27 août 1903, un peu plus d’un an après leur arrivée, Olivine donna naissance à un fils. On le nomma Albert Brisson. C’était le premier enfant Brisson né au Témiscamingue, le premier fruit de cette nouvelle vie dans le Nord.

Cette naissance était symbolique. Elle marquait l’enracinement de la famille dans cette terre nouvelle. Albert grandirait ici, connaîtrait cette vie de colon dès ses premiers pas, et à son tour deviendrait un bâtisseur du Témiscamingue.

La famille Brisson était désormais établie. Les racines commençaient à prendre dans le sol témiscamien.

Chapitre 3 : Joseph rejoint le Témiscamingue

Un jeune homme aventureux (1904)

Pendant que ses parents et ses sœurs s’établissaient à St-Placide de Béarn, Joseph Brisson était resté à St-Donat. À 18 ans, puis 19, il travaillait comme draveur, ce métier périlleux qui consistait à conduire les billots de bois sur les rivières gonflées par la fonte des neiges. C’était un travail dangereux mais bien payé, qui formait des hommes solides et courageux.

En 1904, Joseph prit la décision de rejoindre sa famille au Témiscamingue. Il fit le voyage en compagnie d’Élie Gaudet, un parent. Joseph avait alors 20 ans et toute l’énergie de la jeunesse. Il fut le premier Brisson à fouler la terre témiscamienne de son propre chef, pas simplement en suivant ses parents, mais en choisissant d’y faire sa vie.

La rencontre avec le vieux sauvage

Durant le long voyage de St-Donat à St-Placide de Béarn, Joseph et Élie Gaudet rencontrèrent un vieil Autochtone qui allait leur transmettre un savoir précieux. Le vieillard leur enseigna l’art de “passer aux bois” — une pratique traditionnelle de guérison qui permettait d’arrêter le mal, de stopper le sang et de guérir les plaies.

Le vieil homme leur fit une mise en garde solennelle : ce don pouvait sauver des vies, mais il fallait l’utiliser avec précaution et respect. Un manque d’attention pourrait causer beaucoup de mal.

Joseph prit cet enseignement au sérieux. Dans les années qui suivraient, il utiliserait ce don pour soigner ses voisins, sa famille, les animaux. On viendrait le chercher quand une femme avait de la difficulté à accoucher, quand un homme se blessait aux champs, quand une vache ne pouvait pas vêler. Joseph deviendrait connu dans toute la région pour ses talents de guérisseur.

Un homme aux multiples talents

Joseph n’était pas seulement draveur et guérisseur. C’était aussi un forgeron comme son père, un prospecteur de mines (il bâtit même un “chaf” de mine à Béarn et trouva des échantillons de minerai, bien qu’il se les fit voler par un certain Aimé Lamothe), et surtout un grand philosophe de la vie.

  Son caractère était exceptionnellement doux. Sa phrase favorite était : “Vaut mieux chanter en travaillant que de sacrer.” Son juron le plus fort était “Serpent de couleuvre!” et quand il était vraiment fâché, il disait “Serpent de couleuvre de lézard!”

Joseph était aussi un artiste. Il chantait merveilleusement bien — on disait qu’il avait la voix de Jean Lumière, un grand chanteur de l’époque. Il jouait de la musique à bouche, steppait comme un dieu, et était un acteur talentueux qui montait des séances théâtrales dans les villages voisins.

C’était également un conteur extraordinaire. Il captivait son auditoire avec ses récits, vrais ou imaginés. Le soir, tous les enfants du rang se rassemblaient autour de lui pour l’entendre raconter les histoires fabuleuses du Dragon à sept têtes. Souvent, son récit se terminait par : “Il sauta sur la queue d’une petite souris et plouc… Mon histoire est finie!”

L’incident mémorable à Lorrainville

Un jour que Joseph était allé jouer une pièce de théâtre à Lorrainville, il devait être “tué” sur scène. Pour que la scène soit plus réaliste, il s’attacha une vessie de porc pleine de sang autour de la taille. Lorsque le “tueur” donna le coup de couteau, la vessie explosa et tout le sang se répandit par terre.

Ce fut la panique dans la salle! Les spectateurs croyaient vraiment que Joseph était mort. Les femmes criaient, les hommes se levaient de leurs sièges.

Dans la salle se trouvait une jeune femme nommée Anna Lacasse. Elle fut subjuguée par cet acteur charismatique. Elle demeurait à Laverlochère, où son frère Arthur l’avait amenée pour la présenter à un veuf de l’endroit — on voulait qu’il y ait fréquentation et peut-être mariage, car Anna n’était plus toute jeune et on avait peur de la voir devenir “vieille fille”.

Mais Anna se disait en elle-même : “Du bouillon réchauffé, je n’en veux pas…” Son cœur venait d’être conquis par Joseph.

Chapitre 4 : Joseph et Anna — Une histoire d’amour

Anna Lacasse (1886-1964)

Anna Lacasse était née le 2 mai 1886. C’était une femme très réaliste, profondément croyante, qui détestait la boisson et était très à cheval sur les principes religieux. Elle avait dû prendre en charge sa famille — tous ses frères et sœurs — très jeune, car sa mère souffrait de la “maladie grise” (dépression chronique) et se refusait à travailler ou à entretenir sa maison.

C’est donc Anna qui apprit, à l’âge de 12 ans, à être mère de famille. Cette responsabilité précoce l’avait formée, lui donnant une force de caractère remarquable.

Elle mesurait 5 pieds 2 pouces, mais si on ne se sentait pas en paix avec le bon Dieu — homme ou femme — on avait besoin de ne pas l’affronter. Derrière sa petite taille se cachait une volonté de fer.

Le mariage — 9 juillet 1912

Joseph avait 28 ans et Anna 26 ans lorsqu’ils se marièrent le 9 juillet 1912 à Laverlochère et à Béarn par la suite. C’était un mariage d’amour, mais il faillit tourner au scandale.

Après la cérémonie à l’église de Laverlochère, lors du repas de noces, les deux pères des mariés firent connaissance et, en parlant, découvrirent que leurs mères respectives étaient cousines. On avait donc de la parenté au 4e degré, ce qui était très sérieux selon les règles de l’Église catholique. Il fallait une dispense pour qu’un tel mariage soit valide.

On arriva donc au dîner de la noce en disant que Joseph et Anna n’étaient pas mariés, car la dispense n’avait pas été demandée. Mais trop tard — le mariage avait déjà été célébré!

Dans l’après-midi, Joseph se mit à douter de la validité de son mariage. Anna, très à cheval sur les principes religieux, lui dit : “On retourne voir le curé.”

Le curé de Laverlochère les rassura : ils étaient bel et bien mariés. On n’avait pas su avant le mariage qu’il y avait de la parenté au 4e degré.

Le deuxième mariage — 17 juillet 1912

Huit jours plus tard, les nouveaux mariés reçurent la visite du curé de Béarn. En entrant dans la maison, il leur dit : “L’évêque m’écrit que vous n’êtes pas mariés!” Il leur expliqua qu’il avait demandé la dispense et que tout était parfait pour leur remariage, s’ils y consentaient tous les deux… car officiellement, ils n’étaient pas encore mariés.

Mais après avoir goûté à la chose, fallait-il redevenir vieille fille? se disait Anna… Le 17 juillet 1912, donc après souper, on prit deux témoins : Pépère Brisson et la vieille fille du curé (la vieille Gaudet), et on alla se marier. Avec Anna, il n’était pas question de passer une nuit de plus dans le péché!

Joseph et Anna étaient enfin mariés — pour de bon, cette fois.

Le premier bébé — 4 septembre 1913

Quelques temps plus tard, soit le 4 septembre 1913, naquit leur premier enfant : une petite fille qui portait le nom des deux grand-mères et celui de la mère : Olive + Olivine + Anna, ce qui donna Olivina.

L’accouchement fut terrible. En forçant, Anna se creva du bas de la poitrine jusqu’en bas du nombril. On lui dit qu’elle devrait rester ainsi tant que sa famille ne serait pas finie, car une opération n’était pas recommandée.

Elle s’harnacha de grosses bandes de toile (ancien sac de sucre) et, par-dessus, portait un gros corset afin de remplacer la peau et les muscles du ventre. Elle eut neuf enfants harnachés de cette façon. Elle avait 46 ans quand elle mit au monde sa dernière fille, également prénommée Olivina. Par la suite, aprèes 1988, Olivina à changé son nom pour Olivine.

Cette épreuve physique ne brisa jamais Anna. Au contraire, elle devint encore plus forte, encore plus déterminée à élever sa famille dans la dignité et le travail.

Chapitre 5 : La vie à St-Placide de Béarn (1912-1921)

Les premières années de mariage

Joseph et Anna s’installèrent à St-Placide de Béarn, dans le rang 9, à la sortie du village. C’était une petite terre de roche que Joseph travaillait avec acharnement. La vie n’était pas facile, mais le jeune couple était plein d’espoir et d’énergie.

Les enfants arrivèrent rapidement :

     Olivina (4 septembre 1913)

     Placide (12 septembre 1915)

     Maurice (5 novembre 1917)

     Henri (7 février 1919)

     Donat (18 avril 1920)

Lorsqu’Anna accoucha de Maurice, on s’aperçut qu’elle avait un deuxième placenta, mais c’était une môle. Maurice aurait donc dû avoir un jumeau.

En plus de ses propres enfants, Anna garda Marc et Alcide Lacasse, ses neveux, car la femme d’Arthur (son frère) était décédée. Albert Brisson, le frère de Joseph, venait aussi souvent se promener à la maison. La demeure était donc constamment pleine de vie, de rires, de pleurs et de travail.

Henri, l’enfant fragile

Le petit Henri était né infirme. À l’âge de deux ans, il avait contracté la fièvre scarlatine et, en grandissant, une de ses jambes ne se développa plus normalement. Il avait souvent besoin de soins, et c’était Olivina, sa grande sœur, qui s’en occupait avec tendresse et dévouement.

L’incident de la cloche

Le village de St-Placide de Béarn grandissait. On avait une église, mais pas de cloche. Lorsqu’on en fit venir une et qu’il fallut la monter dans le clocher, on demanda l’aide des hommes les plus forts du village. Joseph était parmi eux.

Dans une fausse manœuvre, on échappa la cloche. Elle tomba directement sur le pied de Joseph, lui coupant le petit orteil, le deuxième jusqu’à la jointure, et le bout du troisième.

On en parla longtemps dans le village. C’est maintenant un incident historique à Béarn : l’homme qui s’était fait marcher sur le pied par la cloche de l’église!

Malgré cette blessure, Joseph continua de travailler. Désormais, il marcherait “à cloche-pied” — un jeu de mots qui faisait rire tout le monde, même si la blessure avait été douloureuse.

Le coup de soleil

Un jour qu’il faisait très chaud, Joseph était parti avec la team de chevaux. Le soleil tapait si fort qu’il attrapa un coup de soleil sur la tête et en perdit même connaissance.

Les chevaux, habitués au chemin, revinrent tout seuls à la maison. Un voisin vit passer cette voiture bizarre et reconnut Joseph. Il partit donc aider Anna à le mettre au lit, croyant d’abord qu’il était ivre.

En arrivant à la maison, on sentit son haleine pour s’apercevoir que ce n’était pas la boisson qui l’avait rendu comme ça. On le coucha sur le lit et, habituée à soigner les chevaux qui attrapaient des coups de soleil, Anna lui administra le même remède : on lui mit les deux pieds dans l’eau froide et sur la tête des serviettes d’eau chaude. On alternait ensuite pour lui faire revenir le sang.

C’est comme ça qu’on le sauva d’une mort certaine.

Le don de guérisseur et le conflit avec le curé

Joseph utilisait régulièrement son don de “passer aux bois” pour soigner ses voisins et sa famille. On venait le chercher quand une femme avait de la difficulté à accoucher, quand un homme se blessait, quand une vache ne pouvait pas vêler.

Une chose assez inusitée : Joseph était aussi sage-femme. Il mit au monde tous les petits Maisonneuve au bout du lac. Souvent, il entrait de nuit chez les pauvres gens, car c’était mal vu qu’un homme qui n’était pas docteur puisse accoucher une femme. Sauf que Joseph était beaucoup moins cher — et souvent gratuit si la famille n’avait rien à lui donner.

Mais tout le monde n’était pas de cet avis, surtout le curé. On dit à Joseph qu’il faisait de la sorcellerie, que c’était un illuminé qui s’était associé avec le diable pour prendre les âmes en échange de leur mal.

Le curé vint voir Joseph et lui dit : “Je t’excommunie si tu utilises encore une fois ce don de sauvage.”

Imaginez ce qui devait se passer dans la tête d’Anna à ce moment-là, elle si croyante! Pour elle, l’excommunication était la pire chose qui pouvait arriver à un catholique.

Joseph cessa temporairement de pratiquer son art. Mais beaucoup plus tard, il recommença à passer aux bois pour enlever le mal de Roger, qui s’était transpercé le pied avec une fourche, pour Marcel, qui s’était entaillé la main avec son couteau, et pour bien d’autres.

Avant de mourir, Joseph révéla son secret à Roger et à Maria. Plus tard, Roger le transmit à Marie-Claire, Henri et Marc. Maria l’enseigna à Martine, qui passa souvent les humains et les animaux aux bois, et finalement à Aline.

Le don continua ainsi de se transmettre, malgré les interdictions du curé.

Arsène ouvre le premier magasin général

Pendant que Joseph et Anna élevaient leur famille, Arsène Brisson, le père de Joseph, pionnier de la vie commercial, ouvrit le premier magasin général de St-Placide de Béarn en 1907. Il y tenait de la fleur (farine), du sucre et toutes sortes d’articles nécessaires aux colons. Il avait aussi le bureau de poste.

Le village se développait tranquillement. La vie s’organisait autour de l’église, de l’école et du magasin. Les familles s’entraidaient, partageaient les nouvelles, célébraient ensemble les baptêmes, les mariages et les fêtes religieuses.

Chapitre 6 : Le grand déménagement vers Notre-Dame-du-Nord (1921)

Une terre trop petite

La terre à St-Placide de Béarn était très petite et c’était une terre de roche dans le fond du rang 9. Joseph disait qu’il ferait certainement mieux ailleurs. Il mit sa terre à vendre.

N’étant pas vraiment cultivateur, Joseph aimait mieux travailler à l’extérieur — dans les chantiers, sur la drave, à prospecter. Mais pour Anna, la terre était un don de Dieu qu’il fallait exploiter. Pour elle, ça représentait la sécurité matérielle,

L’assurance que la famille aurait toujours de quoi manger.

Ce désaccord de philosophie allait marquer toute leur vie conjugale. Joseph, l’artiste et le philosophe, croyait en la Providence. Anna, la réaliste, croyait au travail et à la prévoyance.

La découverte de Notre-Dame-du-Nord

Au printemps de 1921, Joseph décida d’aller plus à l’ouest, vers Notre-Dame-du- Nord. Ce village était en pleine expansion. Il alla voir l’agent des terres, qui lui fit visiter un très beau lot juste à la sortie du village, en direction de l’Ontario.

Lorsque Joseph revint pour s’installer, prêt à acheter cette terre, on lui apprit que ce lot appartenait à la réserve indienne et qu’on ne pouvait pas y toucher.

Le lot suivant, celui de M. L’Heureux, était à vendre. Mais c’était la “swump” (le marécage). Joseph décida quand même d’acheter la terre : 96 acres de terre allant du lot des Indiens jusqu’à la ligne de l’Ontario.

Près de la frontière passait le chemin pour aller à New Liskeard (qu’on prononçait “Liskard”) et le chemin de travers pour aller à Nédélec.

Sur le lot, il y avait une petite maison très haute et carrée, très froide en hiver. Joseph décida d’y amener la famille pour passer l’été qui arrivait.

Le déménagement — été 1921

Joseph repartit pour Béarn. Avec les chevaux et une wagine (voiture), il prit une partie du ménage et la vache. Il demanda à Alphonse Gaudet de déménager la famille et le restant du ménage avec son camion.

C’était la première “ride” que les enfants prenaient en camion! Il fallait monter les côtes à reculons, et lorsque tout allait bien, on tapait les 15 milles à l’heure.

On s’installa dans la maison haute et carrée. L’été passa. On décida d’y passer l’hiver aussi. La maison s’avéra très, très froide durant l’hiver — si froide que le matin, il fallait briser la glace dans le seau d’eau.

L’achat de la terre et les dettes

Comme la terre de Béarn ne s’était pas vendue tout de suite, Joseph était allé voir M. Delay de Notre-Dame-du-Nord, qui lui avait prêté l’argent pour acheter son lot. C’était un usurier qui chargeait des intérêts élevés.

On finit par vendre la terre à Béarn, ce qui baissa l’emprunt, mais comme Joseph n’était pas fortuné, M. Delay l’engageait pour faire les foins durant l’été afin de payer ses dettes.

C’est ainsi que Joseph perdait ses propres récoltes, car lorsqu’il faisait beau, il n’était pas chez lui pour ramasser le foin — il travaillait ailleurs. Ce cercle vicieux allait durer plusieurs années.

Une nouvelle maison — printemps 1922

Au printemps de 1922, Joseph décida de déménager la maison plus près de l’école du rang et du village, sur le côté sud du chemin, en face de l’emplacement que l’on a connue et du coté de l’étable et la grange. Il plaça la maison sur des blocs et tout autour, il défriche un lopin de terre. Il y avait de la terre noire et du gumbo (glaise).

Anna n’aimait pas beaucoup cette maison car, lorsque le vent sifflait entre les planches, on entendait comme des hurlements. Elle avait peur que cette maison, déjà très haute et montée sur les blocs, ne soit emportée par le vent.

Anna était enceinte et attendait le bébé Marcel pour juillet. On l’installa chez son frère Léo Lacasse, qui demeurait tout près de là en direction de Notre-Dame-du- Nord (où est Témisko présentement).

Olive aussi s’était rapprochée du reste de la famille, car elle demeurait aussi chez Léo. La maison était pleine : Olivina, Placide, Maurice, Henri et Donat. Marcel s’annonça le 17 juillet 1922.

Chapitre 7 : L’épreuve du feu — 4 octobre 1922

Le ciel rouge comme le sang

C’était le 4 octobre 1922. Joseph était en train de travailler sur la maison pour la rembriser et la finir au plus vite avant l’hiver, car Anna et les enfants restaient toujours chez Léo.

Tout à coup, le ciel s’obscurcit. Tout devint rouge comme le sang. Joseph se souvenait des grands feux de South Porcupine, de Timmins et de Val-Gagné. Il se souvenait de ces feux qui brûlaient tout sans laisser rien sur la terre, que désolation.

Il courut à la maison et cria : “Tout le monde dehors! Le feu s’en vient! Couchez- vous dans le fossé!”

Anna prit le petit dernier, Marcel, qui avait trois mois, et le coucha sous elle dans le fossé. Les autres enfants — Donat et Henri — suivirent.

Ceux qui étaient à l’école du rang, se cachèrent derrière le tas de sable, couchés face contre terre. On les avait aspergés d’eau.

Placide et Olivina, eux, étaient en classe au village. On les avait fait sortir et traverser le pont. Tous les enfants se tenaient dans la baie près de la Gappe. Il y avait aussi Marie-Paule Lacasse, Valmare, Albert Lacasse et bien d’autres gens.

Oncle Léo et Jos étaient venus chercher de l’eau à la rivière. On voyait les morceaux de couvertures en feu et les débris traverser la rivière. Alors on descendit au bord de la rivière et on se cacha dans l’eau lorsque passa le feu.

Tout brûle

Entre-temps, à la maison, Joseph avait eu le temps de sortir quelques meubles et les animaux. Mais ceux-ci, effrayés, retournèrent dans l’étable en feu.

Olive, la mère d’Arsène, ne marchait pas. On l’avait sortie assise sur une chaise. La maison brûlait déjà quand Joseph tenta de sortir avec les biens d’Olive. Une rafale de feu lui passa sur le visage. Trois jours durant, il resta aveugle.

Anna, en l’espace de quinze jours, vit ses cheveux devenir tout blancs.

  Tout était détruit, à l’exception du moulin à coudre de marque Raymond. Seul un tiroir restait utilisable, et le moulin lui-même. Aussi un miroir qui était tombé à la renverse n’avait pas brûlé.

Plus loin, on voyait la maison d’oncle Jos et celle de M. Laforge qui étaient encore debout. On se releva des fossés et Anna, tout en larmes, dit : “Espérons que Placide et Olivina ont pu se sauver.”

On alla se réfugier chez M. Laforge, au bout du rang vers le lac Témiscamingue, car la maison était plus grande que celle d’oncle Jos, qui était déjà pleine. Ils se retrouvèrent une soixantaine chez Laforge. On retrouva Placide et Olivina sains et saufs.

“Nous recommencerons”

Anna, toujours aussi réaliste, disait : “Qu’allons-nous faire maintenant que nous n’avons plus rien?”

Joseph, avec sa grande foi en la Providence, lui répondit : “Ce n’est rien, nous recommencerons et ce sera encore mieux qu’avant.”

De partout, les caisses de linge arrivaient. Mais n’étant que de pauvres gens, quand vint le temps de choisir le linge, il ne restait que quelques cotes d’habit. Par chance, Anna était habile pour coudre et elle fit des pantalons en étoffe et habilla toute la famille.

À la messe le dimanche suivant, on voyait les enfants que des mères moins habiles avaient habillés de deux manches de cote rattachées ensemble à la ceinture par un élastique ou un cordon.

La vie reprenait le dessus encore une fois.

L’hiver chez Anatole Beauregard

De chez M. Laforge, on alla rester chez Anatole Beauregard, le beau-frère de Joseph (mari d’Amanda), durant cet hiver-là. On prit le travail qui se présentait.

À toutes les semaines, Joseph faisait des voyages du train de Liskeard au Nord. Il allait chercher le stock pour les magasins. Au début, c’était tous les jours. Par la suite, il y eut les travaux d’hiver : il fallait creuser le crique Burwash tout au long des terres de la ligne ontarienne jusqu’aux terres de la réserve indienne.

On nomma Joseph “boss”. Cet ouvrage se faisait à la petite pelle.

Plus tard, il y eut le secours direct. On donnait de l’emploi à une seule personne par famille, et il fallait que ce soit le père de famille s’il était encore vivant.

Placide aurait bien aimé y travailler — c’était tout près de la maison et un gagne de plus aurait fait du bien. Mais à 12 ans, en octobre, Placide lâcha l’école pour prendre la place de Joseph. Il affilait les mèches de drill en hiver. Il se rendit à Tabaret, sur le chemin de Témiscaming près de Fabre. Il faisait chauffer et tremper la mèche pour casser la roche du chemin.

Il fallait défricher et graveler le chemin qui devait monter jusqu’aux terres de Nédélec, tout en suivant la réserve indienne. Ce rang se nomma “le petit Nédélec”.

La nouvelle maison — printemps 1923

Au printemps de 1923, la nouvelle maison de Joseph et d’Anna s’éleva tranquillement. Mais Anna avait une condition absolue : elle devait être basse, très basse. Elle avait eu si peur que l’autre maison parte au vent que celle-là resterait encore debout bien après sa mort.

Cette maison n’existe plus aujourd’hui — La maison fut vendu par Ronald à Lauzon le voisin, par la suite défait et la cour sert pour l’entreposage de quai et autres matériaux.

Chapitre 8 : L’année terrible — 1924

La grippe espagnole

L’hiver 1924 fut très dur, très froid. Déjà, au printemps, plusieurs familles avaient de la difficulté à s’en remettre. Mais quelque chose de pire encore allait arriver : la grippe espagnole courait.

Toutes les familles furent atteintes. Anna dut désinfecter toute la maison, car elle avait très peur de cette maladie — et elle était enceinte de Roger.

La mort de Henri — 24 mai 1924

Au mois de mai, le 24, Henri mourut de cette grippe. Lui, le plus faible, le petit garçon infirme que tout le monde chérissait. Ce fut une grande perte pour tous, encore plus pour Olivina, qui répétait : “Que vais-je faire sans Henri?”

Elle s’en occupait beaucoup à cause de son infirmité. Elle s’en était attachée plus que de tous les autres. Henri n’avait que cinq ans.

La mort d’Olivina — 14 juin 1924

Quelques jours plus tard, soit le 14 juin, la mort venait chercher Olivina elle aussi. La grande sœur rejoignait son petit frère. Elle avait à peine 11 ans.

Pauvre Anna! Perdre deux enfants en si peu de temps, et les autres qui étaient tous très malades.

De plus, depuis le printemps, elle gardait ses beaux-parents — Olivine et Arsène — et le petit Albert. Arsène se mourait du cancer et sa femme n’était plus capable de s’en occuper toute seule.

La naissance de Roger — 9 juillet 1924

La naissance de Roger se fit le 9 juillet 1924, en pleine période de deuil et d’épreuves. Une nouvelle vie arrivait alors que deux autres venaient de partir.

La mort d’Arsène — automne 1924

Arsène mourut quelques semaines plus tard, le 3 octobre 1924, d’un cancer de l’estomac. Il avait 64 ans. Le forgeron de St-Donat, le pionnier de 1902, le fondateur du premier magasin général de Béarn, s’éteignait loin de ses montagnes natales, mais entouré de sa famille.

Très triste bilan de cette année-là : deux enfants et un grand-père emporté par la maladie.

Mais la vie continuait. Roger grandissait. La famille tenait bon. Anna, malgré sa peine immense, serrait les dents et continuait de travailler, de nourrir sa famille, de prier.

Chapitre 9 : La vie quotidienne au Témiscamingue

Le travail de la terre

La vie au Témiscamingue était rythmée par les saisons et le travail constant. Joseph n’était pas un cultivateur dans l’âme — il préférait les chantiers, la drave, la prospection — mais la terre était là, et il fallait la faire produire.

On cultivait des pommes de terre, de l’avoine, du blé, du foin pour les animaux. On élevait des vaches, des porcs, des poules. Chaque membre de la famille avait ses tâches.

Les garçons aidaient aux champs, à la coupe du bois, aux réparations. Les filles aidaient à la maison, au jardin, avec les animaux. Anna cousait, cuisinait, lavait à la planche, faisait le pain, préparait les conserves pour l’hiver.

Joseph, avec ses grandes jambes et son éternel optimisme, changeait de pipe comme il changeait de chevaux — “il était toujours mal attelé”, disait Anna en le chicanant. À Béarn, il avait eu un cheval nommé Western qui ne s’attelait pas. Il le montait, mais pas d’attelage. Quand il était assis sur le cheval avec ses grandes jambes, ses pieds touchaient presque par terre, car le cheval était court de pattes! Au Nord, Joseph eut le Cendré, qu’il aimait bien. Il aimait courailler dans le bois, allait jusqu’à Timmins. Au printemps, il était sur la drave avec ses bottines corkées.

Les chantiers forestiers

L’hiver, les hommes partaient souvent dans les chantiers de coupe. Joseph, Placide, Maurice, Donat — tous y passèrent des hivers à abattre des arbres dans le froid intense, à vivre dans des camps rudimentaires, à travailler du lever au coucher du soleil.

C’était un travail extrêmement dur, mais c’était souvent le seul moyen d’avoir un revenu en argent sonnant. Les produits de la ferme servaient à nourrir la famille, mais pour acheter ce qu’on ne pouvait pas produire — farine, sucre, tissu, clous, outils — il fallait de l’argent.

Les veillées et la musique

Malgré les difficultés, il y avait des moments de joie. Les veillées, où on se rassemblait pour chanter, danser, raconter des histoires. Joseph jouait de la musique à bouche, Donat aussi. On steppait jusqu’à tard dans la nuit.

Mais attention! Selon le curé, c’était illégal de jouer de la musique et de danser. Une amende de 200 $ pouvait être donnée. Donat se fit arrêter trois fois par la police. L’histoire ne dit pas s’il paya cette amende…

Placide et Donat composaient même des chansons. Il y avait celle que Donat avait faite pour taquiner Placide :

Parlez donc de notre grand frère

Lui qui aime à faire son maître

Il a charrié des billots

Pour rencontrer la petite Garneau

Et il y avait aussi cette belle chanson nostalgique qu’ils chantaient ensemble :

J’ai voulu revoir le logis que j’habitais avec grand-mère

J’ai voulu revoir le logis que j’habitais au temps jadis

J’ai voulu revoir la maison, la rustique et pauvre chaumière

J’ai voulu revoir la maison que nous habitions chez Brisson

Adieu donc cher gentil Brisson, adieu pays de mon enfance

Adieu donc cher gentil Brisson, vieux amis et vieille maison

Votre gars demain s’en ira en exil au pays de la nouvelle France

Votre gars demain s’en ira, seul Dieu sait quand il reviendra

Les festivités du village

À Notre-Dame-du-Nord, on célébrait la Saint-Jean-Baptiste avec faste. Il y avait des concours, des démonstrations de force et d’habileté.

Jeune Roger, à 12 ans en 1935-1936, aimait bien rouler sur le billot dans l’eau. Il y avait des petits concours de démonstration. Roger et Donat étaient habiles à faire des tours de force. Roger finit premier par deux fois!

On avait même une mule chez oncle Edmond. C’était elle qui tirait les chars allégoriques dans la paroisse lors des fêtes.

Les camions de l’époque n’avaient pas de pompe à gaz, et pour que le moteur ne manque pas d’essence, on montait les côtes à reculons!

Les mariages

En 1944, ce fut une année de double joie : Placide et Donat se marièrent le 2 mai 1944.

Placide épousa Rose Alice Boucher. Les premières paroles que Placide lui aurait dites étaient : “J’t’ai reconnue à travers les vaches…” Ils s’étaient fréquentés deux ans avant leur mariage.

Donat épousa Marie Laferrière. Il se creva en forçant en 1947, ce qui affecta sa santé pour le reste de sa vie.

Maurice, vers ses 20-21 ans, dut se faire opérer dans le nez car il avait une tumeur. Il avait eu aussi, à 14 ans, une pneumonie. Il avait failli mourir.

Roger et Angéline

Roger Brisson épousa Angéline Fontaine le 16 octobre 1948. Il avait 24 ans, elle en avait 20. Ils auraient sept enfants :

     Marie-Claire (1950)

     Micheline (1951)

     Henri (1953-2024)

     Martine (1955)

     Normand (1956-2009)

     Ronald (1957)

     Marc (1959)

Angéline mourut prématurément le 29 septembre 1960, à l’âge de 32 ans, laissant Roger seul avec sept jeunes enfants. Ce fut une épreuve terrible. Roger éleva ses enfants avec courage et détermination, continuant de travailler dans les chantiers et sur sa terre.

  Il demeura toute sa vie un homme respecté, aimé de ses enfants et de sa communauté. Il décéda le 16 septembre 2003, à l’hôpital de New-Liskeard.

Chapitre 10 : La fin d’une époque

La mort de Joseph — 11 septembre 1959

Joseph Brisson s’éteignit le 11 septembre 1959, à l’âge de 75 ans. Il serait décédé d’une angine de poitrine. On le trouva couché dans son lit à 10 heures du matin.

Le grand philosophe, le chanteur, le steppeur, le conteur, le guérisseur, l’acteur, le sage-femme, l’homme qui croyait que “vaut mieux chanter en travaillant que de sacrer” — cet homme extraordinaire était parti rejoindre ses enfants Olivina et Henri, et son père Arsène.

La mort d’Anna — 27 juillet 1964

Anna Lacasse Brisson mourut le 27 juillet 1964, à l’âge de 78 ans. Elle mourut à l’hôpital, deux jours après avoir reçu l’extrême-onction. C’est Roger qui l’amena dans son auto.

La femme forte, la mère courageuse, celle qui avait survécu au feu, aux maladies, à la mort de deux enfants, celle qui avait élevé dix enfants avec un corset pour remplacer les muscles de son ventre — cette femme extraordinaire rejoignait enfin son Joseph.

Olivine Gaudet — 31 décembre 1945

Olivine, la femme d’Arsène, la grand-mère qui avait connu les premières années à St-Donat et les débuts au Témiscamingue, s’était éteinte le 31 décembre 1945 à Notre-Dame-du-Nord. Elle avait 80 ans.

Olive, comme on l’appelait, était décédée à 99 ans et 11 mois — presque centenaire. Au jour de l’An, du fait que la grand-mère était à la maison, c’était toujours Anna qui recevait les grosses tablées. Elle aimait recevoir. C’est Annette qui lui ressemble le plus dans ce trait.

Olive aimait mieux aller à la basse messe avec Placide et Rose.

Chapitre 11 : L’héritage familial

Les enfants d’Arsène et Olivine

Les quatre enfants d’Arsène et Olivine qui ont vécu au Témiscamingue ont tous laissé leur marque :

Sara Brisson (1889-1957) épousa Oscar Desormeaux. Ils eurent trois enfants : Angéline (mariée à Jim Brouillard), Germaine (mariée à Édouard Beauchamp) et François (qui ne résida pas longtemps au Témiscamingue). Sara éleva aussi Madeleine, fille de Germaine avant son mariage.

Amanda Brisson (1886-1944) épousa Anatole Beauregard. Ils n’eurent pas d’enfants, mais Amanda éleva une fille, Lucienne Beauregard. Elle fut une tante aimante pour tous ses neveux et nièces.

Albert Brisson (1903-1976) épousa Louise Demers. Ils eurent dix enfants : Gisèle (1926-2011), Cécile (1927-2006), Roland (1930-2022), Justine (1931-2007), Louis (~1933-1936), Yvonne (~1935-1940), Paul (~1938-1942), Jacques († avant 2022), Simone (~1940-1945), Marie (1942-2012), ainsi que Marcel et Jean-David (décédés jeunes).

Albert travailla toute sa vie dans les chantiers forestiers et sur sa terre. Il fut le premier Brisson né au Témiscamingue — un symbole de l’enracinement de la famille dans cette terre nouvelle.

Joseph Brisson (1884-1959) épousa Anna Lacasse. Ils eurent dix enfants :

     Olivina (4 septembre 1913 – 14 juin 1924)

     Placide (12 septembre 1915 – 2005) marié à Rose Alice Boucher

     Maurice (5 novembre 1917 – 1999) marié à Florence Breault

     Henri (7 février 1919 – 24 mai 1924)

     Donat (18 avril 1920 – 1990) marié à Marie Laferrière

     Marcel (17 juillet 1922 – 1989) avec Yvette Breault

     Roger (9 juillet 1924 – 16 septembre 2003) marié à Angéline Fontaine puis Irène Doherty

     Annette (10 mars 1926 – 2017) avec Jean-Marie Robillard

     Maria (23 février 1930 – 2020) avec Isidore Romain

     Olivine (8 juillet 1932 – 2024) avec Lucien Beaupré 

Les valeurs transmises

La famille Brisson a transmis à travers les générations un ensemble de valeurs profondément enracinées dans l’expérience des pionniers :

Le courage — Il en fallait pour quitter St-Donat, pour affronter l’inconnu, pour recommencer après le feu de 1922, pour continuer après la mort des enfants en 1924.

La foi en la Providence — Joseph croyait que Dieu veillait sur lui. “Ce n’est rien, nous recommencerons et ce sera encore mieux qu’avant.”

Le travail acharné — Rien ne se faisait sans effort. Défricher, bâtir, cultiver, élever les enfants — tout demandait un labeur constant.

La solidarité — Les voisins s’entraidaient, partageaient, se soutenaient. Joseph aidait à accoucher les femmes, à soigner les malades, à passer aux bois pour enlever le mal.

La résilience — Anna avec son corset, Joseph avec ses orteils coupés, la famille entière après le feu — tous continuaient, tous persévéraient.

La créativité — Joseph chantait, jouait, racontait des histoires, montait des pièces de théâtre. La vie n’était pas que travail — il y avait aussi de la beauté, de l’art, de la joie.

La famille — Toujours au centre de la vie. Les enfants prenaient soin des parents, les frères et sœurs s’entraidaient, les générations vivaient ensemble.

L’impact sur la région

Les Brisson ont contribué à la construction de St-Placide de Béarn et de Notre- Dame-du-Nord. Arsène avec son magasin général et son bureau de poste. Joseph avec ses multiples talents de forgeron, draveur, guérisseur, sage-femme. Les fils qui travaillaient dans les chantiers et sur les terres. Les filles qui élevaient leurs familles et participaient à la vie communautaire.

  Leur présence a marqué l’histoire du Témiscamingue. On retrouve leur trace dans les registres paroissiaux, les archives municipales, les récits transmis oralement, les photos anciennes conservées dans les familles.

La mémoire vivante

Aujourd’hui, les descendants des Brisson vivent partout au Québec et au Canada. Certains sont restés au Témiscamingue, d’autres sont partis chercher fortune ailleurs. Mais tous portent en eux une partie de cet héritage.

Ils portent le courage d’Arsène et Olivine qui ont quitté St-Donat en 1902. Ils portent la foi de Joseph et le réalisme d’Anna. Ils portent la mémoire d’Olivina et Henri, morts trop jeunes. Ils portent les chansons, les histoires, les valeurs transmises de génération en génération.

L’histoire de la famille Brisson au Témiscamingue est une histoire de persévérance, de solidarité et d’amour du travail bien fait. C’est une histoire qui mérite d’être racontée, préservée, transmise.

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